03-2016, tome 113, 1, 2016, p. 57-94 - Caractérisation technique et culturelle de la céramique du site lacustre de Conjux 3 (lac du Bourget, Savoie) Le Néolithique final des avant-pays savoyards en question Pierre-Jérôme Rey et André Marguet

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03-2016, tome 113, 1, 2016, p. 57-94 - Caractérisation technique et culturelle de la céramique du site lacustre de Conjux 3 (lac du Bourget, Savoie) Le Néolithique final des avant-pays savoyards en question Pierre-Jérôme Rey et André Marguet

Un sondage dans le lac du Bourget, sur le site immergé de Conjux 3 (lieudit « la Chatière » sur la commune de Conjux, Savoie), a révélé en 1985 une stratigraphie du Néolithique final comportant trois niveaux superposés, bien calés par une série de dates 14C et dendrochronologiques (niveau 1, 2sup et 2inf). Une modélisation bayésienne permet de proposer un positionnement chronologique assez précis de la succession des occupations : entre − 2580 et − 2455 av. n. è. pour le niveau 1, entre − 2750 et − 2570 pour le niveau 2sup, entre − 2905 et − 2660 pour le niveau 2inf. Vingt-neuf kilos de fragments céramiques ont permis d’individualiser soixante-treize unités d’appariement et de restituer une quarantaine de formes incomplètes. Le corpus est largement dominé par les jarres cylindriques, ovoïdes ou en tonneau, en pâtes grossières et comprend également quelques petits récipients. Les éléments plastiques sont constitués de languettes horizontales et de cordons lisses horizontaux, uniques ou multiples.

L’étude technique des récipients montre l’usage presque systématique d’inclusions cristallines. Le montage des panses et des cols est majoritairement réalisé au colombin étiré à plans de joint obliques alternés. Une proportion importante des surfaces externes est traitée par brunissage ou par la réalisation de polis sans traces. La cuisson partiellement oxydante domine. Les résidus carbonisés sont nombreux et attestent de la fonction culinaire de la plupart des grandes jarres.

Les comparaisons morphologiques soulignent des connexions septentrionales dans les deux niveaux inférieurs. L’ensemble 2inf constitue un intermédiaire entre le Lüscherz et les groupes inornés de moyenne vallée du Rhône. Des influences caussenardes issues du groupe des Treilles sont également perceptibles. L’ensemble 2sup traduit un impact limité de la première phase de l’Auvernier-Cordé. Enfin, le mobilier céramique du niveau 1 présente des affinités avec le mobilier du niveau supérieur des Baigneurs à Charavines (Isère) et reflète le développement d’un groupe local dans une ambiance un peu plus méridionale. Ces propositions sont parfaitement compatibles avec les intervalles chrono-logiques issus de la modélisation bayésienne.

Ces ensembles sont comparés à de petits lots de vestiges inédits issus des lacs du Bourget et d’Annecy. Sur le Bourget, une nette distinction s’observe entre les récipients provenant des gisements du nord du lac, caractérisés par l’emploi majoritaire d’inclusions de roches cristallines, et les vases des Bourres (Tresserve, Savoie) au sud du lac, où domine l’emploi d’inclusions carbonatées, fréquemment constituées de calcite pilée. Sur le lac d’Annecy, l’ajout de calcite apparaît de manière prépondérante sur trois sites. Présente assez précocement dès le xxxe siècle à Angon (Talloires, Haute-Savoie), cette pratique d’origine méridionale semble s’étendre assez largement dans le second tiers du IIIe millénaire, entre le cours du Rhône et les vallées internes des Alpes.

La séquence de Conjux 3 décrit l’affaiblissement progressif des influences septentrionales dans la première moitié du IIIe millénaire, au nord du Bourget. Aux fortes interactions qui existent pendant le Lüscherz récent succèdent des liens plus limités durant la phase ancienne de l’Auvernier-Cordé, puis une déconnexion assez claire, moins affirmée cependant dans les paramètres techniques. La montée en puissance des influences méridionales et italiennes, perceptible à l’échelle régionale, constitue vraisemblablement l’une des causes de cette évolution.

L’apparente réticence à l’acquisition des décors, qu’ils soient d’origine méridionale, jurassienne ou septentrionale, et l’emploi d’inclusions cristallines constituent des caractères partagés entre Conjux 3 et les Baigneurs (Charavines, Isère). D’autres convergences stylistiques existent entre les récipients de ces deux sites, mais l’absence d’étude technique des céramiques de Charavines ne permet pas une parfaite appréciation des liens qu’ils entretiennent.

L’importance des influences septentrionales dans les productions céramiques des faciès inornés de moyenne vallée du Rhône reste actuellement très discutée. Sans permettre de conclure, les ensembles de Conjux 3 apportent un nouveau jalon géographique pour la compréhension des relations avec le plateau Suisse dans le premier tiers du IIIe millénaire et soulignent une filiation septentrionale pour l’usage des inclusions cristallines, bien représenté à Charavines.

 

Mots clefs : Alpes occidentales, lac du Bourget, Néolithique final, habitat palafittique, dendrochronologie, céramique, technologie céramique, inclusions et dégraissants, façonnage, brunissage, Lüscherz, Auvernier-Cordé, Charavines.

 

Final Neolithic ceramic assemblages are still rare in the northern French Alps. Since the excavation of Les Baigneurs (Charavines, Isère) in the 1970s, the only important sites to complete the documentation are those of Parc La Grange (Geneva, Switzerland) and Les Balmes (Sollières-Sardières, Savoie). Although inclusions are sometimes described, none of these sets have been studied with regard to modelling and finishing techniques. This article presents unpublished sets from a stratified pile-dwelling site, which was studied from both technical and stylistic points of view. These data are compared with smaller ceramic sets, also unpublished, from other pile dwellings in Savoy. A wider contextualization allows the studied site to be replaced within the cultural dynamics of the second half of the Final Neolithic. In 1985, a test pit in Lake Bourget, on the submerged pile dwelling Conjux 3 (La Chatière, Conjux, Savoie), revealed a stratigraphy going back to the Final Neolithic, and comprising three superposed levels defined by a series of radiocarbon and dendrochronological dates (levels 1, 2sup and 2inf). A Bayesian model based on the seven most reliable dates leads to the following chronological steps: − 2905 to − 2660 cal. BC (level 2inf), − 2750 to − 2570 cal. BC (level 2sup), and − 2580 to − 2455 cal. BC (level 1). Nearly 29 kg of ceramic fragments were found in these layers. The large number of assemblies has identified 73 stratigraphically related units, with 40 incomplete bowls. Coarse-ware jars - cylindrical, ovoid or barrel-shaped - mainly prevail in the corpus. Their lip is generally rounded and is, in a few cases, decorated with tool impressions. Frequent plastic ornaments are protruding horizontal strips and smooth cords, which may be single or multiple.

Technical study of the pottery shows a quasi-systematic use of crystalline inclusions, mainly composed of crushed granitic stone in level 2 and crystalline sand in level 1, practices that seem clearly related to traditions found on the Swiss Plateau. The body and neck are mainly built by coiling, using stretched coils with oblique alternating joins, as in the contemporary pottery of the Jura groups. The exterior surface of many bowls is treated by burnishing or by polishing which has left no traces. Partially oxidizing firing dominates, even though some vessels that may have been made by firing in a reducing atmosphere — mainly small bowls with fine walls — occur in level 2inf and, less frequently, in the other levels. Finally, burnt residues are numerous and attest to the culinary use of most of the large pots.

Morphological comparisons show northern influences from the Swiss Plateau in the two lower levels. Influences from the Treilles group (Causses region) can also be detected, while relations with Jura groups (Clairvaux and Chalain) seem more tenuous. The assemblage from level 2inf is thus transitory between the Lüscherz group and the groups without ornamentation from the middle Rhone Valley. Level 2sup points to a limited impact of the first Auvernier-Corded Ware phase, while a vessel with a reduced opening recalls some Italian influence. Pottery from level 1 no longer participates in the evolution of the Auvernier-Corded Ware, but rather shows links with ceramics from the upper levels of Charavines, and points to the development of a local group in a more southern tradition. These hypotheses are quite compatible with the chronological steps indicated by the Bayesian model.

The series from Conjux 3 are compared with small unpublished ceramic sets from the pile-dwelling settlements of the Bourget and Annecy lakes. Around Lake Bourget, the settlements of Sous-le-Four and Mémars 1 (Brison-Saint-Innocent, Savoie) and Les Bourres (Tresserve, Savoie) delivered bowls and dates similar to those of Conjux. Technically, a clear division can be observed between sets from the north of the lake, characterized by dominant crystalline inclusions, and Les Bourres, on the southern shore, with carbonated inclusions mainly composed of crushed calcite. Other indications towards stronger southern influences can be seen in the morphology of the ceramics from the southern shore of Lake Bourget. The use of crushed calcite, already known around the 30th century at Angon (Talloires, Haute-Savoie), is dated to between the 26th century and the first half of the 24th century at Les Bourres (Tresserve, Savoie). This practice, of southern origin, seems to cover a fairly wide area between the Rhone and the inner Alpine valleys in the course of the second third of the third millennium.

The Final Neolithic phase at Conjux 3 points to the gradual fading of northern influences during the first half of the third millennium, to the north of Lake Bourget. The strong relations with the recent Lüscherz were followed by more limited northern relations during the early phase of Auvernier-Corded Ware, then by a quite clear break (although less visible in the technical aspects). The rise of influences from Southern France and Italy is probably one of the causes of this evolution, as can be seen in the levels at La Chauve-Souris (Donzère, Drôme) and the two successive assemblages from Les Baigneurs, Charavines.

The apparent reluctance to call on ornaments, whether of southern, Jura, or northern origin, and the use of crystalline inclusions are characteristics shared by Conjux 3 and Les Baigneurs, Charavines. Other stylistic similarities can be observed in pottery from these two sites, but the present state of studies of the collections does not allow an exact definition of their relations.

The importance of northern influences in the pottery from Charavines and other cultural groups with non-decorated ceramics from the middle Rhone Valley (Les Bruyères, Allan, Drôme) is still subject to discussion. Even if they do not allow this question to be brought to a close, the assemblages from Conjux 3 provide a welcome geographical marker to help in understanding relations with the Swiss Plateau during the first third of the third millennium, and emphasize a northern filiation concerning the use of crystalline inclusions frequently found at Charavines.

 

Keywords: Western Alps, Lake Bourget, Final Neolithic, pile dwellings, dendrochronology, ceramics, ceramic technology, inclusions, shaping, burnishing, Lüscherz, Auvernier-Corded Ware, Charavines.