05-2017, tome 114, 1, 2017, p. 115-136 - Kewin Peche-Quilichini, Maxime Rageot et Martine Regert - Systèmes de réparation, de réutilisation et de recyclage des vaisselles céramiques protohistoriques de Corse

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05-2017, tome 114, 1, 2017, p. 115-136 - Kewin Peche-Quilichini, Maxime Rageot et Martine Regert - Systèmes de réparation, de réutilisation et de recyclage des vaisselles céramiques protohistoriques de Corse

Si les procédés de réparation, réutilisation et recyclage ont fait l’objet de recherches spécifiques en ce qui concerne les productions lithiques ou osseuses préhistoriques, et les métaux pour les périodes plus récentes, les poteries n’ont encore que rarement été considérées de ce point de vue, en particulier pour les époques protohistoriques. Sensibles aux chocs mécaniques et thermiques, et donc renouvelés fréquemment, les ensembles céramiques représentent un matériau de choix pour appréhender ces questions porteuses d’informations sur les systèmes techniques mais aussi sur le fonctionnement et les conceptions socio-économiques, voire symboliques, des sociétés considérées.

Centré sur la Corse protohistorique, cet article fait le point sur les techniques de réparation et de remploi et les modalités de recyclage, leur fréquence et leur distribution. Pour ce faire, nous avons combiné les observations à différentes échelles sur les récipients en céramique afin de tracer des indices de réparation (anciennes fissures ou fractures colmatées, trous de part et d’autre d’une fissure, etc.) ou de remploi (traces d’usure) et l’analyse chimique des matières adhésives conservées sur certains tessons afin d’en déterminer la nature. La question du recyclage a, quant à elle, été surtout abordée par l’étude des fragments de céramiques intégrés dans des structures, qu’il s’agisse de sols de circulation, de radiers de fours, de foyers ou de comblements. Les résultats présentés dans cet article résultent de l’étude d’un important corpus de vestiges céramiques : plus de 100 000 tessons issus de près de 40 000 vases (estimation NMI).

Deux procédés principaux de réparation ont été mis en évidence : la méthode traditionnelle de la suture et le collage. Pour ce dernier, c’est du brai de bouleau qui est majoritairement utilisé. Au-delà de l’importance de ce matériau pour prolonger la vie des céramiques, la découverte de brai de bouleau est une donnée nouvelle dans ce contexte chrono-culturel. Il s’agit en effet du témoignage le plus méridional de son emploi, montrant la perduration d’une substance qui a été fabriquée sur le continent dès le Paléolithique moyen, qui a été largement utilisée au Néolithique, mais dont l’exploitation n’était pas documentée jusqu’à présent pendant la Protohistoire au sud de la Loire. Par ailleurs, l’identification, dans certains échantillons, de cire d’abeille et de résine de pin, conjointement au brai de bouleau, témoigne de l’exploitation d’une large gamme de ressources naturelles.

Les modalités de recyclage, fortement diversifiées (pavage de sols, éléments de foyers, supports de découpe, éléments d’objets et ustensiles variés, etc.), témoignent d’une gestion raisonnée du matériau céramique répondant à des besoins spécifiques mais révélant également de choix dépassant les seules contraintes matérielles et mécaniques.

Au-delà de ces données sur les systèmes de réparation des poteries et de recyclage des tessons, ce sont les mécanismes d’acquisition des matières premières impliquées dans les réparations ainsi que les choix techniques et socio-économiques réalisés et l’évolution des pratiques qui sont discutés et intégrés au sein d’une réflexion plus globale sur les sociétés protohistoriques de Corse. Les descriptions proposées ici montrent que les savoir-faire développés par les insulaires sont variés et parfois indépendants des disponibilités du milieu. Elles illustrent également des mécanismes de discrimination permettant d’offrir une dimension sociale, générale ou particulière, aux phénomènes de suture ou recollage et de remploi.

 

Mots-clés : vaisselles céramiques, Protohistoire, Corse, Sardaigne, réparation, recyclage, brai de bouleau, cire d’abeille, résine de pin.

 

While the recycling, re-use and maintenance of tools and objects have been the subject of thorough investigation regarding prehistoric lithic or bone products, and metals for the most recent periods, pottery has still rarely been considered from this standpoint, especially for the protohistoric periods (Bronze and Iron Ages). Sensitive to mechanical and thermal shocks, ceramics are a material of choice to address questions related to technical systems but also the functioning and socio-economic patterns or symbolic representations of these societies.

Centred on protohistoric Corsica, essentially on contexts in the south of the island, this article considers re-use and maintenance techniques for ceramic materials, their frequency, their distribution and the astonishing diversity of recycling processes (floor paving, elements for hearths, cutting supports, re-use as different utensils such as spoons for instance, etc.). In order to assess the modalities of re-use and recycling of pots, we combined observations on different scales regarding ceramic vessels in order to highlight mending clues (old cracks or breaks that had been filled in or sealed, repair perforations, etc.), use-wear analysis and the chemical analysis of adhesive materials still preserved on some sherds. Recycling was investigated through the study of ceramic fragments involved in the construction of several structures such as floors, hearths, etc. This investigation is based on the study of a wide ceramic corpus of over 100,000 sherds (from nearly 40,000 vessels) from 91 Corsican protohistoric sites, but comparisons are also made with Nuraghic Sardinia.

The results obtained show that Corsican Bronze and Iron Age potters developed a large variety of solutions and techniques to meet their daily needs by extending the lifespan of pottery vessels and sherds resulting from breakage. Two models of repairs were highlighted: stitching and gluing. The former is part of a ubiquitous technical tradition with adaptations over time related to the tools used to drill the holes, since iron is more efficient for this task than bronze. The use of birch-bark tar as an adhesive for different damaged parts of a pot is more surprising for the chrono-cultural context considered here (Late Bronze Age and essentially Early Iron Age in Southern Corsica). This is indeed the most southern evidence of this substance. This adhesive, known elsewhere on the continent since the Middle Palaeolithic onwards, was widely used during the Neolithic in Europe, but there was previously no evidence of its use during the protohistoric periods south of the Loire River. Furthermore, the identification of beeswax and pine resin, together with birch-bark tar in a few samples, provides evidence regarding the exploitation of a wide variety of natural substances.

Interestingly, the materials involved in the maintenance of ceramic vessels provide evidence for various acquisition networks. Some of them were easily found in the local environment of the sites, such as lead in Sardinia, while others required external input. This is the case for the birch-bark tar that has been chemically identified on the site of Cuciurpula, that necessarily comes from the inland mountainous part of the island, where it is still present.

By comparing repair methods with the general characteristics of the pottery (shape, size, domestic versus luxury vessels, use of local or exogenous clay, etc.), it appears that ceramic vessels were not all submitted to the same treatment when they broke: fine, polished and bright ceramics made with exogenous clay (Corsican but probably produced in specialized workshops) were never repaired, probably because they would have lost their aesthetic value by such an operation. On the other hand, more common vessels, especially large locally made containers, were regularly repaired when broken. This provides evidence for a distinction of status between different classes of ceramic vessels.

These differences are also perceptible through the reintroduction of sherds from broken vessels within other functional systems in recycling operations. The diversity of recycling methods gives evidence of rational management of the ceramic material and waste to meet specific needs. This also reveals choices that do not result from material constraints.

Thus, the detailed study of repair procedures, re-use and recycling of ceramics is of prime importance to fully understand the economy of ceramics and to gain full knowledge of their lifespan. The descriptions proposed here show that the know-how developed by the islanders was varied and sometimes independent of local resources. They also illustrate mechanisms of discrimination which offer a social dimension, general or particular, to the phenomena of gluing and re-use.

 

Keywords: Ceramic wares, Protohistory, Corsica, Sardinia, repair, re-use, birch-bark tar, beeswax, pine resin.