10-2018, tome 115, 2, p. 309-326 - Benjamin Gehres - Matières premières argileuses et valeur ajoutée : le rôle des terres dans la diffusion des céramiques du Massif armoricain au Néolithique récent et à l'âge du Fer

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10-2018, tome 115, 2, p. 309-326 - Benjamin Gehres - Matières premières argileuses et valeur ajoutée : le rôle des terres dans la diffusion des céramiques du Massif armoricain au Néolithique récent et à l'âge du Fer

Résumé : La diffusion des terres cuites peut être motivée par de nombreux aspects, tant au niveau de la chaîne opératoire de conception de l???objet ??? complexité de l???entreprise, temps et énergie investis dans la réalisation de l???objet ??? qu???à son utilisation, son ornementation, sa forme ou encore son contenu. Cependant, de nouvelles recherches sur la matière première des céramiques du Massif armoricain ont démontré la diffusion de vases fabriqués avec plusieurs types spécifiques de pâtes issues de l???altération du socle cristallin, sur des distances supérieures aux poteries façonnées à partir de terres plus communes. Ces matières premières sont caractérisées par leurs raretés et par la présence d???inclusions minérales conférant aux céramiques des propriétés physiques et mécaniques particulières, comme une meilleure résistance aux chocs thermiques, une diffusion plus homogène de la chaleur ou encore une plus grande imperméabilité. Ainsi, à l???instar des artefacts lithiques comme les lames de haches en jadéite ou encore les perles et pendeloque en variscite, la céramique peut-elle être échangée en raison de l???utilisation d???une matière première spécifique, et dans ce cas, être considérée comme un objet à valeur ajoutée et être échangée en tant que tel????

Afin d???apporter une nouvelle piste de réflexion sur la production et la diffusion des céramiques dans l???Ouest de la France, les résultats des études pétrographiques des terres cuites de plusieurs occupations situées sur le Massif armoricain et datant du Néolithique récent (3800-2800 av. n. è.) et du second âge du Fer (450-50 av. n. è.) seront présentés. Ce massif a la particularité d???être composé d???une grande diversité de roches magmatiques et métamorphiques, ayant pour conséquence que les terres utilisées pour façonner les céramiques sont issues des produits de l???altération météorique ou chimique des roches du socle. Par conséquent, les potiers avaient à leur disposition une multitude de types de terres, issues de la désagrégation de roches granitiques, gabbroïques ou encore ultrabasiques. Ces matières premières possèdent dès lors des inclusions minérales ayant des caractéristiques physiques et mécaniques pouvant influer sur la qualité des pâtes.

Ainsi, pour le Néolithique récent, nous avons pu observer la diffusion privilégiée sur plus de 50 km de céramiques façonnées à partir des produits d???altérations des talcschistes, roches que l???on retrouve uniquement sur l???île de Groix (Morbihan), vers des sites à activités spécialisés, comme Saint-Nicolas-des-Glénan (archipel des Glénan, Finistère) et Er Yoh (île de Houat, Morbihan). Ces vases sont caractérisés par une abondance de gerbes de talcs au sein de leurs pâtes, conférant aux récipients une plus grande imperméabilité. Au second âge du Fer, plusieurs ateliers spécialisés de potiers se développent dans des régions où se trouvent des matières premières peu communes comme les massifs gabbroïques de Saint-Jean-du-Doigt (Finistère) et Trégomar (Côtes-d???Armor). Les céramiques sont notamment caractérisées par une grande quantité de grains d???amphibole, et la pâte de ces vases possède une meilleure diffusion de la chaleur et une plus grande résistance aux chocs thermiques. Enfin, les potiers exploitent également les produits d???altération des gisements de serpentinites de Ty-Lan (Finistère), dont les vases surnommés proto-onctueux se reconnaissent par un toucher doux et savonneux, mais aussi par la grande quantité d???inclusions de talc en leurs seins, leur conférant une plus grande imperméabilité. Ces zones de productions diffusent leurs céramiques sur plusieurs dizaines voire centaines de kilomètres, bien au-delà des autres vases façonnés le plus souvent localement, en vue d???une utilisation domestique. Ainsi, plus la distance entre la source de matière première et la destination finale des vases est grande, plus ces céramiques sont découvertes dans des contextes rituels et non plus domestiques. C???est notamment le cas sur les sites de Mez Notariou (île d???Ouessant, Finistère), Karreg Ar Skariked (Finistère) ou encore de l???île aux Moutons (Finistère).

Il semble donc que, comme pour les matières lithiques, les terres peu communes acquièrent un statut différent en fonction de leur qualité physique et mécanique, ainsi que de leur éloignement au gisement. Cet article se propose de lancer la réflexion sur la prise en compte de la matière première utilisée pour façonner les céramiques comme un des facteurs permettant d???expliquer la diffusion de ces produits.

Mots-clés : Massif armoricain, céramique, matière première, valeurs ajoutées, Néolithique, Protohistoire, pétrographie, géochimie, diffusion.

 

 

Abstract: Many aspects can motivate the diffusion of ceramics, both in terms of the ???chaîne opératoire???; the complexity of the realisation, the time and energy invested in the making of the object; but also by its use, ornamentation, form or content. However, new research on the raw materials used in the ceramics of the Armorican massif (western France) has demonstrated the distribution of specific types of pastes (the result of the alteration of the crystalline base) over distances superior to those observed for potteries shaped from common clay. These raw materials are characterised by their rarity and by the presence of mineral inclusions conferring particular physical and mechanical properties to the ceramics, such as better resistance to thermal shocks, a more homogeneous diffusion of heat or even greater impermeability. Taking these observations into consideration, can ceramics be exchanged in relation to the use of a specific raw material, and in this case, be considered as a value-added object and thus exchanged as such as is the case for lithic artefacts such as jadeite axes, or even variscite beads and pendants?

In order to develop new research prospects centred around the production and diffusion of ceramics in western France, the results of the petrographic studies of the potteries of several occupations located on the Armorican massif and dating from the Late Neolithic (3800???2800 BC) and the Late Iron Age (450???50 BC) will be presented. This massif has the particularity of being composed of a great diversity of magmatic and metamorphic rocks, such as granite, micaschiste or gabbro, and the potters had at their disposal a multitude of types of clay. These raw materials possess mineral inclusions having physical and mechanical characteristics, which can influence the quality of the pastes. For the Late Neolithic, we observed the privileged diffusion over more than 50 km of ceramics shaped using clays containing the alterations of talcschistes, which are only found on the island of Groix (Morbihan). These exchanged ceramics have been found on sites with specialised activities, such as Saint-Nicolas-des-Glénan (Glénan Archipelago, Finistère) and Er Yoh (Houat Island, Morbihan). The vessels are characterised by an abundance of sheaves of talc within their pastes, giving the containers a greater impermeability, and blue amphibole grains, confirming that the island of Groix is the origin of the raw material. The status of value-added goods has an influence on the management of the raw materials and pottery production. Indeed, we can argue that the ceramics of this period were produced in the household and were distributed within family units or at a community level to meet subsistence needs. However, what about the potteries made with specific raw materials and used in exchange systems to obtain other value-added goods? Do they originate from different production systems such as specialised workshops, or do they originate from domestic units and then pooled for exchange? Also, how were the resources controlled, but only part of the population or was it a self-service?

During the Late Iron Age, several specialised pottery workshops appeared in areas where unusual raw materials such as the gabbroic massifs of Saint-Jean-Du-Doigt (Finistère) and Trégomar (Côtes-d'Armor) were found. Their ceramics are characterised by a large quantity of amphibole grains, and the paste of these vessels possesses a better diffusion of heat and a greater resistance to thermal shocks. Finally, potters also exploited the alteration products of the serpentinite deposits of Ty-Lan (Finistère), whose so-called proto-unctuous vases were recognised by a soft and soapy feel, but also by the large amount of talc inclusions within them, giving them greater impermeability. These production areas distribute their ceramics, most often shaped locally and for domestic use, over several tens or even hundreds of kilometres, far beyond the other types of vessels. Furthermore, the greater the distance between the source of raw material and the final destination of the vases, the more these ceramics are discovered in ritual rather than domestic contexts. This is the case on the sites of Mez Notariou (Ouessant island, Finistère), Karreg Ar Skariked (Finistère) or the Moutons island (Finistère).

Furthermore, the use of clay with superior physical and mechanical characteristics has been documented since the beginning of the Neolithic period on the Armorican massif. This perpetuation in the use of these raw materials tends to show that craftspeople quickly understood the interest of these raw materials and sought out such clays. Moreover, it is rare to observe in this region such practices for the other clayey raw materials, whose sources are more common and numerous.

It seems, therefore, that as in the case of lithic materials, uncommon clays acquire a different status according to their physical and mechanical quality, as well as their remoteness from the deposit. In this paper, we propose to engage in a reflection on the raw material used to shape ceramics as one of the factors that determine the diffusion of these products. Finally, the criteria by which consumers could "identify" the raw materials used, not easily differentiated by the naked eye, need to be defined. We can assume that the reputation of the fencers and/or potters could be an important criterion based on an established trust between the consumer and the producer. However, the mass of the vessel and its soapy feel, in particular for pottery with talc inclusions would also have been used to determine quality. This problematic needs to be explored further, notably by studying pottery discovered in ritual contexts and tombs but also in areas where other prestigious artefacts were produced (such as the Grand Pressigny region). It will thus be possible to reach a greater understanding of the circulation of ceramics but also to shed new light on the occupations where these types of vases are found.

Keywords: Armorican massif, ceramics, raw materials, added value, Neolithic, Metal Ages, petrography, geochemistry, diffusion.